ANNEE 2022

Jeudi 12 mai 2022

L’hiver crucifié

 

Novembre.

C’est la nuit le jour.

Par la vitre du nord,

les grands lauriers, lugubres sentinelles,

se secouent, frénétiques,

sous les rafales maléfiques

défilant à tire d’aile

qui les cinglent de leurs fouets mouillés

et ronflent sur mon toit de vieilles tuiles moussues.

Par la vitre de l’est,

pansu,

le tapis moutonneux

des nuages,

mené par quelque monstrueux

attelage,

est de tous les gris sales

et défile en cavale,

se déchirant sans vergogne

aux toits tassés du village,

où le vent sauvage

aux volets clos cogne et besogne.

Le peuple des arbres de rage

se courbe

sous la violence du vent d’ouest.

Les peupliers squelettiques,

énigmatiques,

gardent encor

l’or

d’une poignée de leurs feuilles mortes.

Je regarde, de derrière ma porte :

les gouttes tombent en filets d’argent

des tuiles de mon auvent

branlant.

La pluie fait rage,

mais le feu sage

ronfle en mon âtre de pierres vieilles.

Ma chienne en boule sur le tapis,

La truffe entre les pattes somnole et veille.

Le jour décidément ne se décide pas à venir aujourd’hui

et baigne toute chose d’une clarté quasi-crépusculaire.
Qu’il fait sombre dans ma cuisine !

In-

utile pendule !…

Heures déraisonnées !…

Il n’est que le temps d’égrener,

comme les grains d’un chapelet,

ou pétales d’un capitule,

en les roulant tes gouttes, ô pluie,

chacune entre mes doigts imaginaires,

de ma retraite, solitaire.

Et je te nomme, en mon langage vernaculaire,

hiver

aux vêtures de suie,

de tous les mots les plus gris,

pris

comme aux plus tristes jours de fêtes,

à la palette

de mes mélancolies…

Vendredi 29 avril 2022

Les vallons de ton corps

 

 

Juste au creux de tes reins la feuille de mes lèvres

Effeuille des chemins qui t'affolent et t'enfièvrent.

Ta bouche me lutine en baisers polissons,

Affolant ma boussole : ô, délicieux frissons !

Incendiaires bêtes, tes doigts qui me parcourent

Me font tourner la tête, mon cœur bat le tambour.

Elfe, telle une fée, tu m'emportes en un monde

Magique, où mille étoiles fusent en folles rondes...

Ondine, tu me mènes vers des rives lointaines :

Nulle autre auparavant, n'en avait pris la peine.

Et tes lèvres très douces sont un onguent sauvage.

Longtemps je t'ai rêvée au bout de mon voyage.

Fée, ô ma fée si belle ! Laisse ma bouche encore

Effleurer doucement les vallons de ton corps !

 

Francis BELLIARD

Lundi 18 avril 2022

Mon île

 

Dans le lagon de tes yeux

J'y contemple les camaïeux

De ton âme polynésienne

Comme à l'eau pure d'une fontaine

 

Tels quelque tiède brise marine

Tes doigts m'effleurent, bêtes lutines,

Allumant des feux au passage

Et je rêve à tes paysages

 

Sur la plage de tes paupières

Ma bouche sage est en prière

Tes cils ont le goût des oyats

Du sel du sable et de l'orgeat

 

Ton cou est sables coralliens

Où volent mes baisers éoliens

Et le flot d'une mer immense

Nous roule l'un à l'autre en silence

 

Après le flux vient le jusant :

Ainsi qu'épaves sur l'estran

Deux oiseaux blancs sur le rivage

Echoués parmi les coquillages…

 

Mercredi 6 avril 2022

 

Lilas 

 

Lilas

mauve

tendre et pâle

aux verts cœurs de tes feuilles fraîches

mélancolique

lilas

il pleut sur les jardins d'avril

lilas

mauve

sur la nappe blanche de tes seins

lilas

 

Francis BELLIARD

Lundi 4 avril 2022

Les giboulées de l'âme

 

Comme de grands oiseaux

Les ailes des moulins

Battent l'air et les eaux

Sur le bord des chemins

 

Retenues par le pied

Leur essor circulaire

À vouloir s'envoler

Les condamne aux prières

 

Aux hameaux improbables

Je passe ridicule

Tel une ombre impalpable

Seul avec mes scrupules

 

Les oiseaux des remords

Aux grandes ailes noires

Tournoient aux ciels de mort

Aux vents des désespoirs

 

Balayant les colombes

Comme une blanche écharpe …

Au silence des tombes

La note d'une harpe…

 

S'envolent les corneilles

Du clocher des églises

Leur glas dans mon sommeil

Réveille mes hantises

 

Les giboulées de l'âme

Malmènent notre amour

Comme pluies sur les flammes

Sous le grand vent qui court

 

Et me vois au lointain

Au dos d'une colline

Te tenant par la main

Dans la brise marine

 

Francis BELLIARD

Vendredi 1er avril 2022

Je rêve

 

Elfe

Je rêve d'une eau qui sourd

en de verts lits de mousses

et d'herbes qui ondulent,

avec des libellules

et des grenouilles rousses…

Je rêve d'eaux qui courent…

 

Je rêve de fontaines

à l'onde fraîche et pure

jaillissant de la terre

aux vallons solitaires,

de papillons d'azur

aux ombrages des chênes…

 

Parmi la marjolaine,

le thym, le serpolet,

les blanches parnassies,

tous deux serions assis

à l'ombre de l'été

près des fraîches verveines…

 

Aux cimes des montagnes

passeraient les nuages

et, au-dessus de nous,

là-haut, dans le ciel doux,

les oiseaux de passage

transhumant vers l'Espagne…

 

Dans l'herbe de l'alpage

tu reposes, alanguie ;

je contemple tes yeux,

le vent dans tes cheveux,

et je brûle d'envie

de tes baisers sauvages…

 

Et nous passons nos nuits

en un gîte lointain

l'un à l'autre enlacés,

sans jamais nous lasser

de nous aimer sans fin,

dans un bonheur inouï…

 

Francis BELLIARD

Mardi 29 mars 2022

 

Les deux enfants de roi

 

Emile Verhaeren :

 

Il était deux enfants de roi

Que séparaient les eaux profondes

Et rien, là-bas, qu'un pont de bois,

Là-bas, très loin, au bout du monde.

 

Ils s'aimèrent, sait-on pourquoi ?

Parce que l'eau coulait profonde

Et qu'il était, le pont de bois,

Si loin, là-bas, au bout du monde...

 

Suite de Francis Belliard :

 

Je n'aurai pas d'enfants de toi.

Ne puis t'emporter dans ma ronde.

Se nouent et se dénouent nos doigts...

Je veux de tes yeux boire l'onde.

 

Ne sommes point enfants de rois,

Mais t'aime de passion profonde...

Reprendrai mon chemin de croix,

Mon âme toujours vagabonde...

 

Émile VERHAEREN/Francis BELLIARD

Vendredi 25 mars 2022

La neige de ton corps

 

La neige de ton corps

je m'y fonds

et je la couvre doucement

d'une lente pluie de pétales de cerisiers et de roses et de pêchers

et d'amandiers

et d'églantines...

J'y fais pleuvoir

comme du duvet des oies de passage

qui crient en fuyant vers le nord...

La neige de ton corps

je m'y fonds

et la découvre doucement

du bout de mes doigts gourds

et de mes lèvres gercées...

La neige...

...immaculée...

mais ton corps est chaud

et vivant

et je te dévore de

mes caresses

et de mes baisers...
Oh! L'infinie douceur de ta peau !...

 

Et ces deux petites fleurs de pêcher

qui sont restées là, accrochées

à la neige de tes seins ! ...

 

Francis BELLIARD

Mardi 22 mars 2022

 

Fin d'automne

 

Qu’importent les amis, les amours, les enfants ?...

La barque t’en éloigne…

À peine, de loin en loin,

se retournent-ils vers toi

et t’adressent-ils un geste de la main…

Déjà la brume de l’oubli

a commencé de t’ensevelir…

et tu glisses dans l’ombre en silence…

 

Francis BELLIARD

Jeudi 17 mars 2022

La sorcière

 

Ton thé d'akènes,

Akhénaton,

et de troènes

était-il bon ?

 

J'ai en rayons

dans ma boutique

bien des potions

            diaboliques

 

Rien que des plantes

            et du cresson

un peu de menthe

            et de poivron

 

Dans ma marmite

mille bouillons

de marguerite

et de houblon

 

Une pincée

            d'herbe aux sorcières

un brin d'aillet

            une épervière

 

Quelques marjolaines

            sauce alliaire

quelques silènes

            quelques bruyères

 

Trois capsules

de douce-amère

la campanule

            et la ficaire

 

Avec le fuchsia

            l'hellébore

le tubercule du dahlia

            et c'est la mort

 

Pilons violette

            et tussilage

et linaigrette

            et saxifrage

 

J'ajouterai la chélidoine

            à la si tendre parnassie

et les eupatoires aigremoines

aux rameaux de millepertuis

 

Dix stolons de la potentille

des carpelles de cardamine

une poignée de myrtilles

            et une bouillie de sagine

 

Six capitules des scabieuses

            et deux rhizomes des iris

la racine des tubéreuses

            et les gentils myosotis

 

Un philtre à base de jacinthe

            ou bien de rouges digitales

des ombelles de grande absinthe

            des pétales de mercuriales

 

Sont-ce pas là sûres recettes

            plus puissantes que narcotiques ?…

il me reste un pied de sarriette

            mignonne plante aromatique

 

L'herbe de feu

            et l'herbe au diable

 et le lin bleu

            et puis l'érable

 

Dans ton infusion de thym

            Je rajouterai de l'armoise

et cinq gouttes d'essence de pin

            de la jusquiame et des framboises

 

Un pied d'âne

et huit scolopendres

En tisane

un peu de coriandre

 

Quant à la pâte de guimauve

            j'y mêlerai de la gentiane

et des corolles de la mauve

            des corymbes de valériane

 

À la verveine citronnelle

            j'ajouterai la camomille

et l'émolliente trigonelle

            la cannelle et la doradille

 

À l'élégante salicaire

            la salicorne et la joubarbe

les fragons et les matricaires

            la bardane ou bien la rhubarbe

 

J'ai en rayons bien des potions

            des plus acides aux plus amères

des élixirs, des courts-bouillons

            aux asphodèles délétères

 

Mais n'étant pas apothicaire

            ni médecin ni guérisseur

n'étant qu'une méchante sorcière

            je suis aimée du fossoyeur

 

Francis BELLIARD

Samedi 12 mars 2022

Ivresse

 

J'ai le profond désir
De m'approcher de vous,
Avec des gestes doux
Retenir le plaisir…

 

Je lirai l'avenir
En plongeant dans vos yeux :
Brumes en camaïeux,
Improbables délires…

 

Poserai doucement 
Mes paumes à vos tempes,
Comme dans les estampes
On y voit les amants…

 

Ainsi qu'aux quais des gares
On oublie son bagage,
Nous ne serons plus sages,
Pris aux rets des regards…

 

Comme statues de pierre…
Hors du temps… hors la loi…
Immobiles, et sans voix…
Baiserai tes paupières,

 

Ton front, et puis tes lèvres,
Et tes lèvres encore,
Comme on voit aux amphores
Et aux vases de Sèvres…

 

Mes doigts courent en caresses,
Parcourant tes rivages,
Tes dunes et tes plages,
Et tu cèdes à l'ivresse…

 

J'ai le profond désir 
De vous
Mais je n'ose le dire.
Avoue :

 

De quel philtre enchanteur
M'avez-vous su séduire ?…
Non assouvi désir
Devient plus tentateur…

 

Vous êtes si sérieuse
Et moi si téméraire…
Laissez-moi solitaire,
Restez mystérieuse…

 

Vous êtes si jolie…
Or, demeurons ainsi :
Amis et sages aussi.
Oubliez ma folie.

 

Ne soyez plus qu'un rêve :
Une elfe que j'enlace 
Et que la vague efface
À la brume des grèves…

 

Francis BELLIARD

Mercredi 9 mars 2022

Ce moment suspendu hors du temps

 

Je suis la pierre tombée dans ton jardin

cet OVNI venu d'ailleurs

j'ai remué ton cœur

de façon insensée je suis ce baladin

sur un fil

qui a rompu ton fragile

équilibre

mais tellement libre

mais  voici que ce jour

je trébuche au seuil

de ce nouveau temps

si bel amour

mais tant d'écueils

mon beau printemps

dans mes bras t'avoir tenue

et ta joue sous mes lèvres amoureuses

nos âmes à nu

si malheureuses…

ô les merveilleux instants,

ces minutes volées au temps !…

 

Francis BELLIARD

 

Dimanche 6 mars 2022

Au bout d'un quai

 

Mon bel amour, ma fée, mon elfe, mon lutin, mon épaule, ma consolation...ma vie...

Comme il est vrai que l'ennui s'installe au long de tes absences !

Les heures vides et la cloche a l'angélus comme un glas...

Les nuits sont vides et amères et me remontent des idées d'outre-tombe, les enfants perdus aux quatre chemins des vents qui les emportent...

Qui suis-je au bord de cette falaise ?

J'ai suivi des chemins d'égarement au long de nuits terribles, pour me trouver assis là, comme une borne.

Tu es les herbes folles des étés si doux et la flamme de mon âtre quand je reviens de mes chemins de boue l'automne, tu es l'or cuivré qui m'éblouit, pauvre orpailleur minable...

Enfin te voici, ma souveraine, toi que j'ai cherchée si longtemps par les peupleraies perdues au fond des prairies lointaines,

eau vive de ma fontaine idéale,...toi, mon elfe, visage de mon bonheur

rien de plus précieux de plus pressé que toi pour moi...

 

Je n'avais que ma vanité à t'offrir, pauvre baladin paumé, voyageur égaré, et tu m'as souri, et tes doigts sur le bois de la table ont glissé vers ma main, et s'y sont posés doucement...et ne m'ont plus lâché...

 

Nos corps sont des coquilles creuses comme des nids d'oiseaux...et je n'ai que toi dans l'esprit.

 

Depuis nous sommes en une barque en dérive du temps, en route pour nulle part ou peut-être pour les rives de cette île lointaine...

Je te veux habiller d'une écharpe de lune et de brume et d'étoiles, t'emmener en mes chemins creux et de traverse et t'offrir les envols des ramiers, les cris des courlis des marais et les roseaux frissonnant dans la brise...

Au bout des mondes nous irions main dans la main ou enlacés, ou emmêlés comme lianes vivantes...

Ô, ma caressante, ma compagne interdite, mon amoureuse...pour toi, je recrée la vie bonne et douce...

Je suis si peu de chose, en somme...Mais sans toi, alors ?...si dérisoire pantin au bout d'un quai...

Je t'offre ces quelques mots désarticulés qu'on n'oserait même pas qualifier de poème.

C'est pour que tu comprennes à quel point ma folie est douce et profonde de toi.

Je t'aime

 

Francis BELLIARD

Mardi 1er mars 2022

Paroles d'une de mes premières chansons...

Autrefois

 

Autrefois

Enfant, j'allais courir à travers les champs.

C'était pas loin : la cour, la rue, et puis

C'était l'herbe grasse et les pissenlits,

Comme des soleils d'or et les compagnons blancs…

 

Autrefois

Blanche aubépine à nos vertes pallis,

Des timides coucous dans la rosée,

Le ruisseau emmenant la paille posée,

Fleurs au jardin et parfum des grands lys….

 

Autrefois

Odeur âcre du brûlot du cantonnier,

L'automne, le soir ; le village est tranquille ;

Des voix de chiens et d'hommes ; rumeurs subtiles ;

La cloche tinte sur les toits embrumés…

 

Autrefois

L'école, le plancher vieux, les cartes, la craie,

Et, sur le vieux tableau noir, la dictée

Et les leçons qu'un vieil homme a marquées ;

La fenêtre ouverte, les abeilles entraient…

 

Autrefois

Un gamin à la cime d'un ormeau ;

Un arc, une fronde, un ballon, un palet ;

La cabane dans les bois est un palais.

Les envols, les cris, les champs des oiseaux…

 

Autrefois

Mais je n'en finirais pas de radoter.

J'aime parfois faire revivre ces images ;

Tant dorment au creux de mon tiroir, bien sages :

Confitures, tilleul, soleil, pluies d'été…

 

Maintenant

Je fais des kilomètres de bitume,

Je fais des kilogrammes de béton,

Avant de retrouver quelques moutons,

Ou d'un crépuscule sans maisons la brume…

 

Maintenant

Je ne vois plus d'enfants aux chemins creux

Ou dans les branches centenaires des ormeaux,

Ni ne surprends ou n'entends le loriot…

Nos bois ont l'odeur d'essence, et c'est affreux !

 

Alors

Refermons le vieux livre, cuir jauni ;

Oublions ces relents d'ancienne moisson.

Mais sachez bien, qu'à tort ou à raison,

J'ai peur, et c'est d'air pur dont j'ai envie…

 

Francis BELLIARD, 1978

Lundi 14 février 2022

L'ibis

 

Sur l'étang de jade vert

le reflet des myosotis

sur ce miroir à l'envers

et celui des tamaris

 

les carpes royales glissent

aux tiges des papyrus

telles l'ombre d'Anubis

parmi les eucalyptus

 

- est-ce la demeure d'Horus

ou de l'incestueuse Isis ? –

 

son eau est laque d'ébène

dans la pénombre du soir

et peints sur cette obsidienne

des blancs nymphéas l'ivoire

 

les taches bleues des lotus

et la pâleur d'un ibis

 

Francis BELLIARD

Vendredi 4 février 2022

Paroles d'une de mes chansons :

 

Ça n'avait pas marché

 

Il était un bateau, oh ! oh !

Qu'était plein d'animaux, oh ! oh !

Et qui partit sur l'eau, oh ! oh !

Il navigua longtemps (bis)

 

Un beau jour le bateau, oh ! oh !

Qu'était plein d'animaux, oh ! oh !

S'échoua sur un îlot, oh! oh !

Tout le monde descend (bis)

 

Il était un bon gars, ah ! ah !

Qui un jour embarqua, ah ! ah !

Mais son bateau coula, ah ! ah !

Coula dans le gros temps (bis)

 

Quand il se réveilla, ah ! ah !

Noyé non n'était pas, ah ! ah !

L'était dans l'estomac, ah ! ah !

D'une baleine dit-on (bis)

 

Moi, Pierre, de Saint-Malo, oh ! oh !

Moi qui n'y croyais pas, ah ! ah !

J'ai vu marcher sur l'eau, oh ! oh !

Un soir un matelot (bis)

 

J'ai voulu essayer, eh !eh !

Le bateau j'ai quitté, eh ! eh!

Et on m'a repêché, eh !eh !

Ça n'avait pas marché (bis)

 

Francis BELLIARD

 

Jeudi 3 février 2022

Paroles d'une de mes chansons :

 

Suivez-moi !...

 

Moi je suis un très bon soldat

Je marche dans la poussière

Oui je suis un très bon soldat

J'traîn'jamais en arrière.

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

À Poitiers déjà j'étais là

Crevant ventres et tripailles

Cassant les crânes pour mon bon roi

Méritant la ripaille

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Au pied des châteaux, des murailles,

Me battant vaillamment,

Violant les femmes et la marmaille

Toujours sanguinolent

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Incendiant récoltes et villages

Sans peur et sans reproches

Vivant de meurtre et de pillage

Tout fuit à mon approche

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

J'étais aussi d'la Grande Armée

Soldat d'Napoléon

Partout partant toujours premier

Baïonnette au canon

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Bleu horizon, fusil Lebel,

dans la boue des tranchées

la der des der on joue la Belle

la mitraille au plancher

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Toujours que'que part, v'là qu'on m'appelle

J'accours comme un sauveur

Sûr que j'fais pas dans la dentelle

Famille Patrie Honneur

 

En avant, les gars !

En avant, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Moi je suis un très vieux soldat

Le cœur en bandoulière

Rompu, brisé de vos combats,

Ne veux plus de vos guerres.

 

En arrière, les gars !

En arrière, les gars !

Suivez-moi !

Suivez-moi !

 

Francis BELLIARD

Mardi 25 janvier 2022

Paroles d'une de mes chansons :

 

Villanelle

 

Ne suis point dame châtelaine
À tisser tapisserie,
Mais je file et file ma laine
Pour habiller mon mari.

 

Ne porte point de hennin, de dentelles,
Mais ma coiffe et mes sabots ;
Ne danse pas comme une damoiselle,
Car toujours suis en travaux.

 

Je cours aux champs, cours au puits, vole à tout comme arondelle,
Et ma beauté, ma jeunesse sont enfuies à tire d'aile.

 

Ne suis point dame châtelaine
Aux doigts fins sur l'épinette
Moi, j'use mes mains et je peine
Soir et matin comme une bête.

 

Mon homme a point de chevaux, de bannières,
Mais sa houe et son surcot ;
Ne mourra point au tournoi, à la guerre,
Mais sous le poids du fardeau.

 

Enterrez-moi sous un saule, tout auprès de la rivière ;
Faites, pour moi, en passant, au Bon Dieu une prière.

 

Francis BELLIARD

Vendredi 21 janvier 2022

 

C'est un soir d'été

 

C'est un soir d'été, un soir de pénombre :

c'est la volupté des senteurs dans l'ombre,

c'est un chèvrefeuille qui embaume,

c'est ta voix, caresse, comme un baume…

La fraîcheur qui monte du jet d'eau :

Oh ! La chaleur revêt son manteau…

Ta main timide qui m'effleure,

ton souffle enfiévré, ta langueur…

un frisson soudain me parcourt,

des voix murmurent dans la cour,

la maison ouvre ses persiennes sous le lierre,

des airs au piano nous parviennent, un éclair

a furtivement nimbé les buis…

Par bouffées l’air du soir sent la pluie.

 

Allons! Il est l'heure. Gagnons la chambre.

Nos draps ont le doux parfum de l'ambre,

et, par la fenêtre, quelques bruits

montent, comme jaillis de la nuit :

un homme au loin fredonne sa peine…

des rires étouffés…un phalène

s'est pris les ailes aux rideaux…

le cri nocturne d'un oiseau…

S'emmitouflant dans son halo,

la lune en blanc, telle un falot…

Le vent d'orage qui nous vient, le tilleul

exhale à plein tous ses parfums et les feuilles

s'agitent à grand bruit dans le jardin…

Tu dors et ton corps sent le jasmin…

 

C’est un soir de paix dans la pénombre

C’est la volupté des amants dans l’ombre

La sérénité gagne la chambre

Les draps ont le frais parfum de l’ambre

 

Francis BELLIARD

Dimanche 16 janvier 2022

Tardoire

 

Au travers des troncs noirs

Le reflet pâle et sombre

Tout argent en miroir

Des eaux de la Tardoire

Que les rameaux encombrent

 

L’ouate de la nuit

Commence à envahir

La rivière qui luit

En fins paquets de suie

Les champs ensevelir

 

C’est le soir qui s’accroche

Aux terres en labours

Aux prairies s’effiloche

Et qui sans anicroche

Baigne tout de velours

 

Tout au fond des prairies

Au bord de la Tardoire

Tel un œil dans la nuit

Orange dans le gris

Un grand feu troue le soir

 

Les lointains s’encotonnent

D’une écharpe de brume

Les bois s’encapuchonnent

Aux toits la cloche sonne

Une étoile s’allume

 

Sur les hameaux frileux

Une chouette hulule

Tombe aux champs silencieux

Vaste manteau laineux

La paix du crépuscule

 

 

Francis BELLIARD

 

 

Jeudi 6 janvier 2022

 

Que de rides à mon âme ce soir !

 

Voici que, rendu à ma solitude,

Je roule dans le soir qui tombe

Ton parfum de femme aimée s’accroche encore

À mes narines

À l’instant, tu étais là, près de moi, clandestine

Je n’ai plus pour compagne que ton absence

Qui me renvoie, vieille habitude,

À ma noire solitude

À goût de fiel

La foreuse des phares creuse son tunnel

Dans la nuit hostile

Où je m’enfile

Les sombres masses des nuages en marmelade

Épargnent encore quelques éclaboussures

De la clarté crépusculaire

Ronde des vieilles blessures

Qui sourdent et saignent et me rendent malade

Je me sculpte dans ma solitude amère

Toi tu vis ta vie, celle qui m’est étrangère

Moi je vis la mienne jusqu’au prochain pont

Fragile passerelle

Je t’attends toujours au ponton

Prochaine escale où tu accosteras à mon port

Belle arondelle

Une fois encore

Pour partager avec moi quelques heures précieuses

De vrai bonheur

Et rien d’autre…

C’est l’heure du jazz à la radio doucereuse

Un piano triste

Un violoncelle déchirant

Me tordent le cœur en pluie

Je roule dans l’habitacle vide de toi

Et j’emporte ton souvenir

Vers cette incertaine demeure

Ancienne

Qui est la mienne

Et où m’attend ma chienne vieille

Ma coque se fissure ce soir

Et prend l’eau

Comme les vieux bateaux

Qui s’échouent sur la vase

Laissant entrevoir une âme lasse

Mon amour je suis brisé ce soir

Dieu ! Que de rides a mon âme

Soudain !...

 

Francis BELLIARD

 

Mardi 04 janvier 2022

Lundi 3 janvier 2022

 

Les grilles sont rouillées

 

On se prend… on se laisse…

comme les vagues aux grèves les galets…

carcasse décharnée d'une vieille pinasse jaillissant à moitié

de la vase,

derniers vestiges de ton squelette rongé,

tes côtes hérissées vers le ciel bas

hurlent aux vents de noroît sur les rives désertes d'un océan mugissant…

Qui se souvient de ton histoire ? Qu'a-t-on fait de ta mémoire ?

Patrons et matelots qui te menaient roulant sur les vagues de nos pertuis, où êtes-vous passés ?…

Qui se souvient de vos vaillants combats dans la houle, sur des mers déchaînées, tantôt roulant vers les abîmes, tantôt pirouettant sur les crêtes écumeuses ?…

Ou bien cherchant des amers incertains au beaupré des tempêtes et des brumes de nos estuaires ?…

Toujours, fidèle et docile comme une épouse de marin, belle comme leurs maîtresses, vivante comme une bête, tu les as menés de marée en marée, de la cale au large et du jusant au corps mort, les flancs emplis de leurs butins…

 

On se prend… on se laisse…

avec l'indifférence souveraine de clowns rejoignant leur roulotte quand les projecteurs se sont éteints…

mais sais-tu mes combats ?… mes déchirures, mes joies, mes peines,

mes égratignures aux ronces des chemins creux ?…mes bonheurs de gamin?…

mes désespoirs de guerrier ?…l'amertume d'une grève mouillée ?…

sais-tu mes souvenirs, me sais-tu seulement un peu, amie qui part ?…

que sait-on du bateau de papier que la main enfantine abandonne aux flots des errances inconnues ?…

Que sais-tu de ma désespérance, compagne de ma misère ?…

Mes souvenirs ne sont pas que ces feuillets jaunis de clichés incertains…

 

Sais-tu ces rudes paysans aux mains calleuses et crevassées, autour de la table un matin de battage, debout en cercle et le verre d'eau-de-vie à la main ?…

et le soleil d'été et les orges et les blés dorés qui les attendent ?…

ces dos courbés cassés sous le fardeau de plomb des sacs qui montent lentement à l'échelle vers le grenier où vole la poussière du froment ?…

l'odeur de la bale et de la sueur ?…le remugle de cette étable ?…

ces chevaux attelés aux charrois du désespoir ?…

ces longs soirs d'été à l'infinie tiédeur après l'accablante fatigue du jour ?…

sur les éteules et les bois lointains la fraîche brise nocturne qui emporte le cri d'une orfraie en chasse ?…

ces sainfoins odorants et ces luzernes grasses,

et ces vaches trop pleines, saoûles, le souffle court et le pis gonflé ?…

ces orages d'été sur les faïences vernissées derrière la vitre orangée des crépuscules d'antan ?…

ces vieux brisés et silencieux à la croisée des noirs calvaires ?…

les pierres moussues aux murs verdâtres des chapelles abandonnées ?…

le cœur battant le tambour fou de l'amour,

le sang qui fuse rouge écarlate aux veines des poignets ?…

les visages blafards derrière les barreaux rouillés et les grillages de fer des prisons ?…

les hurlements des prisonniers, les soirs d'été, par-delà les hauts murs de béton ?…

les désespoirs profonds de ces gibiers désailés ?…

ces cris à la potence des silences où meurent de tendresse inutile des poètes crucifiés par l'indifférence des hommes…

le tapage bruyant des canards sauvages troublant la paix des étangs l'automne ?…

la brise odorante qui frémit un peu aux feuillées des soirs vains

l'odeur des peupliers après l'ondée

le parfum lourd des seringas et des chèvrefeuilles de l'enfance mouillée de pluies et de pleurs

le parfum de la résine des grands pins mêlé à celui des immortelles des dunes ?…

la caresse iodée des brises marines en Oléron ?…

et puis ce cœur serré dans l'étau de fer de ma poitrine…

sais-tu le désespoir des quais de gare après le départ du dernier rapide vers nulle part ?…

sais-tu la violence de l'injure faite au misérable,

de l'injuste bafouant le pauvre, la détresse d'un regard ?…

des indicibles désespoirs d'enfants qui n'y comprennent rien ?…

les déchirures des amants ?…

le désespoir des disgrâces, soudain ?…

la colère du malheureux,

l'impuissance, aux quolibets des riches ?…

le terrible regard de fer

des gens comme-il-faut,

pires qu'un Robespierre,

sur leurs frères déchus ?

la solitude létale du paria aux marges d'une société paranoïaque ?…

sais-tu l'odeur du pain chaud flottant par les rues du village ?…

sais-tu les vols des mouettes aux refluences des estuaires ?…

 

Le passé n'est qu'une barque errante sans amarres abandonnée aux flux et aux reflux désordonnés des passions…

…tu te souviens…

d'un nuage sombre dans le ciel d'un vagabond qui posa un temps son sac au coin de ton oreiller,

mais que sais-tu de son passé ?…

mais sais-tu tous ces soleils de feu offerts à l'aube de ses matins de printemps, au cours de son long chemin de pèlerin?…

…il n'est pas d'ombre sans lumière : le sais-tu ?…

Qu'est le charme du vallon perdu sans les incendiaires rayons crépusculaires à ses adrets pour s'opposer aux ombres froides et inquiétantes du manteau des sapinières de ses ubacs ?…

 

La longue chevelure des femmes se prend aux fils du temps ainsi que ceux de la vierge aux soirs d'automne, ou serpentuaires herbes aquatiques au courant des ruisseaux…
saules et frênes ont leur écorce grise plantée dans cette eau passante ou dans les bleus ciels froids des hivers gelés…

aux berges sauvages du marais ondule le rideau mouvant des mornes roseaux en quenouilles :

y chantent, y fusent, y nichent alouettes et butors et mignons chardonnerets affairés…

ainsi vont passant les vents aigres des anciennes saisons…

Aux nuées d'orage la buse crie et tournoie noire

de gris hérons de passage fuient lentement vers d'incertains horizons de plomb

le bronze des cloches vibre en bourdon aux clochers de vieux chêne qui craquent

l'ouragan furieux m'a mis en errance comme le petit cheval sous l'éclair blanc, éparpillant aux lointains infinis les parfums perdus de mon enfance,

tels papiers périmés…

me voici donc crucifié à la girouette rouillée de la mairie, qui grince…

Alors je me recroqueville comme les feuilles rousses des arrières-saisons derrière l'huis de mon histoire,

mais en vain les tisons de mon âme cherchent à me réchauffer :

la bise hurle sous la porte du cadastre et malgré le ronflement du poêle de mon père, ne me réchauffe plus :

le froid qui vient de moi ne craint plus le soufflet ancien des bergers au coin des bois se défeuillant…

Il n'est plus que les cris sinistres des freux sur la plaine et leurs mouvantes taches du diable…

Longtemps j'aurai cherché celle qui m'aurait rendu heureux longtemps,

en vain j'aurai cherché la fleur aux prairies de mes rêves si vains…

Moraine de pierraille du glacier riveraine

je repose inutile aux rives du fleuve temps

ô ! reine de mes rêves !…

je vécus sans marraine…

sans fée j'aurai rempli mes greniers de bon grain et d'ivraie :

qu'ai-je engrangé de mes moissons ?…

L'aube de bois vermoulue et moussue ne tourne plus au bief envahi d'herbes folles et de graminées sauvages,

et les nuages lourds passent toujours, remorques inutiles, au fil des saisons, sur les jachères abandonnées…

voici que je demeure, assis et vieillissant, sur le bord du chemin,

pantin figé sur le chanfrein du grand théâtre, car on m'a coupé mes ficelles, encore une fois…

Meaulnes nous a laissé sa Sologne en septembre

pour s'aller faire déchiqueter sous la mitraille des tranchées…

Il pleut sur les allées tapissées des feuilles mortes de l'automne.

Adolescent transi grelottant sous son imperméable glacé, et tellement solitaire, dans les bourrasques de la vie, te revoici…

Non, ne suis qu'une ombre grise errant derrière la grille rouillée du parc ; et les branchages sombres se débattant sous la tourmente avec la véhémence des fous dissimulent à peine une vétuste demeure abandonnée aux persiennes fermées…

 

Francis BELLIARD