Bourru et Bouton d'Or



 

Il était une fois, il y a bien longtemps, quelque part dans notre belle province du Poitou, une petite fille aux cheveux blonds. Blonds comme les blés de juin, quand les coquelicots fleurissent nos champs.

Bouton d'Or était son nom. Elle vivait seule avec sa grand-mère dans une vieille chaumière, à l'entrée du bourg.

Dans l'ouche – c'est ainsi que l'on nomme le champ derrière la maison – toute enclose d'aubépines si blanches au prime printemps, au milieu des pâquerettes blanches et des boutons d'or, des ficaires et des pissenlits d'un jaune éclatant qui parsemaient la prairie, vivait Bourru.

Bourru était l'ami de la fillette. C'était un solide gaillard à quatre pattes velues, au corps trapu, et aux grandes oreilles, entièrement recouvert d'une épaisse pelisse brune. Tu l'as deviné : il s'agissait d'un baudet ! Un âne, quoi, en fait. Mais un âne bien de chez nous, caressant comme une peluche, avec son museau blanc si doux et ses grands yeux en amande !

Dès que la petite avait terminé ses tâches, qui étaient nombreuses, auprès de sa grand-mère, elle se faufilait à travers la barrière, et se précipitait dans ses pattes.

Bourru accourait du plus loin qu'il apercevait Bouton d'Or, en poussant un long braiment sonore.

Toujours elle lui rapportait quelque nanan : des épluchures de carottes, quelque vieille pomme melée, des miettes de pain dur...

Et c'étaient des câlins, des caresses, des frottis-frottas et des mamours à n'en plus finir !

 

 

Bourru était très vieux. Feu son ancien maître était meunier au moulin du Bief, et l'avait fait trimer toute sa pauvre vie d'âne sur les routins blancs de la paroisse, entre les haies d'épines et de frênes, sur les ornières des chemins creux, dans la blanche poussière comme dans la fange des jours d'hiver. Jamais Bourru ne s'était plaint, ni ne s'était rebiffé. A peine si, parfois, il lui prenait fantaisie de s'arrêter pour réfléchir. C'est alors que Maître Meunier lui apprenait la gigue du bâton !

« Ah ! Tu veux plus avancer, chéti[1] bourricot ? ...Eh bien, je m'en vas[2] te faire manger de mon gourdin !... »

Et vlan ! Toute une volée de bois vert lui raballait[3] l'échine, et il pleuvait des coups en veux-tu en voilà sur la pauvre bête !

Au demeurant, notre baudet ne bronchait pas d'un pouce. Stoïque sous les horions et les injures, l'animal aux longues oreilles ne bougeait pas d'un sabot, qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il gèle ou que les blés craquent blancs sous l'ardeur du soleil de l'été. Souvent, en désespoir de cause, notre ânier finissait par se fatiguer de la trique, et s'asseyait sur une souche au pied d'un saule ou sous la maîtresse branche d'un orme. Il sortait sa chopine pour se consoler, et il arrivait que l'âne rentrât seul au moulin, son maître s'étant endormi le cul dans la pallis.

 

 

Bouton d'Or, quant à elle, n'avait guère d'amies, la chaumine étant un peu à l'écart du village. D'école, en ce temps-là, point ! Pour les enfants de pauvre condition, tout du moins. Et puis, il ne restait guère de temps à muser, quand on songe qu'aider sa grand-mère l'occupait toutes ses saintes journées. Ah ! Mais c'est que ça ne rigolait pas, en ces temps-là ! Levée à la petite aube frissonnante, notre gamine devait d'abord réveiller le feu dormant sous la braise, puis mettre de l'eau à chauffer dans la marmite, aller ouvrir aux poules et les nourrir, faire les lits, balayer le sol de terre battue au grand balai de genêts, mener la chèvre paître le long des chemins, quérir de l'eau au puits, astiquer les meubles à la cire, préparer les mojhettes[4], ...que sais-je encore ? ... Bref ! Une kyrielle de tâches qui se succédaient sans relâche tout au long du jour jusqu'à la nuit tombante.

Ce n'est pas que sa grand-mère fût mauvaise avec elle. Bien au contraire. Mais fort avancée en âge, la pauvre vieille n'en pouvait mais, et, percluse de douleurs, à moitié impotente, sourde comme un pot, elle eût été bien en peine sans son Bouton d'Or.

Ainsi passaient les jours dans cette vieille et pauvre demeure de notre petit village picton.

 

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*   *

 

Elle n'était point trop connue du curé, au fait. Et s'il était venu frapper à l'huis de la chaumière trois ou quatre fois pour tenter de lui faire intégrer les bancs du catéchisme, force lui était de constater qu'elle était plus utile sous ce toit de chaume que sous celui de son église. Il avait fini par renoncer à la voir un jour en aube, itou pour la messe et les vêpres !

Un jour qu'elle avait fini un peu plus tôt que de coutume, elle se glissa entre les pattes de son ami et commença de lui raconter sa journée. C'était son habitude.

Bourru, placide, ne bougeait pas d'un poil. Elle essayait de démêler un peu sa fourrure broussailleuse d'une cardère ramassée au pied de la haie.

« Et tu sais, Bourru, la poule noire a volé au secours des poussins et a tué la vipère... »

Bourru, stoïque, ne bougeait toujours pas, se laissant faire sans broncher, car il prenait un plaisir certain à cette toilette succincte.

Bouton d'Or , infatigable, n'en finissait pas de babiller comme une alouette.

Faisant les demandes et les réponses, elle ne s'étonnait qu'à peine du mutisme de son compagnon poilu. Ils s'étaient tellement habitués, ces deux-là, qu'entre eux s'était établie une connivence subtile qui valait bien les mots.

On était en avril. Les alouettes fusaient au ciel, n'en finissant plus de leurs tirelis qui réjouissent le coeur. L'air sentait bon, tout chargé des senteurs des vergers en pleine floraison et de celles des fleurs sauvages : violettes, pervenches, coucous...Une brise légère agitait les cheveux de la fillette et frisait les poils de l'âne.

C'est alors qu'il vint à l'idée de l'enfant d'emmener promener son ami autour du champ. En fait, elle avait depuis longtemps la fantaisie de faire un grand voyage avec son compère. C'était toujours resté vague. Mais aujourd'hui, était-ce l'effet de la douce brise odorante, ou quelque démon la titillant, elle sentit que le moment était venu de mettre son projet à exécution. Mais il lui fallait s'assurer, auparavant, du comment de la chose. Et, pour ce faire, savoir tout d'abord si Bourru accepterait de la suivre. Jusque là, ils s'étaient contentés de demeurer l'un contre l'autre, l'une jacassant, l'autre écoutant.

Bouton d'Or enveloppa donc le cou du baudet d'une longe trouvée dans le chai. Puis elle tira légèrement pour l'entraîner. Elle se demandait bien ce qui allait se passer.

 

.../...

 


[1]Chéti : méchant

[2]Je m'en vas : je m'en vais

[3]Raballait : tombait sur

[4]Mojhette : haricot sec